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الخميس، 26 أبريل، 2012

Mythes religieux et enjeux éducatifs


Mythes religieux et enjeux éducatifs
Habib Abdulrab (*)

Journée d’étude: Mythe d’Abraham et laïcité
Université du Maine, 9 mars 2012


1)    Mythes et rêves:
L’homme, il est vrai, ne peut vivre sans rêve. De même, «les peuples sans mythes sont condamnés à mourir de froid».
Les mythes d’une société et les rêves d’un individu ont d’autres traits communs: ils sont présents dans l’inconscient collectif ou individuel de façon incessante, captivante et difficilement décryptable. Ils ont des impacts réels, parfois cauchemardesques et chaotiques, sur le quotidien de la société, ou de l’individu.
En effet, à l’image des mythes qui attisent parfois tant de guerres et d’atrocités meurtrières, les conséquences d’un rêve peuvent être fatales. Tel est le cas, par exemple, de cet individu de la petite ville yéménite alDâle', qui, une nuit au milieu des années 90, rêva que Dieu lui demandait de tuer son fils aîné, à l’appel de la prière de l’aube. Et il deviendrait, grâce à ce sacrifice, le fameux Imam salvateur: alMihdi!…
Il amena effectivement son fils à l’aube, jusqu’à la porte de la mosquée voisine où il l’extermina d’une balle dans la tête… Depuis cet assassinat, tous les jours à l’aube, les habitants de la ville entendent les pleurs et les hurlements d’un père meurtri, se mêler sourdement à l’appel de la prière de l’aurore.
Cet homme était pourtant un brave étudiant à Aden, puis un remarquable militant «progressiste» durant la période marxisante du Yémen du Sud des années 70/80. Il était manifestement sain d’esprit avant qu’il ne plonge dans les tréfonds de l’intégrisme, après la guerre de 1994 qui a envahi le sud-Yémen, et l’épanouissement de l’obscurantisme victorieux qui en était la première conséquence.

Il est à noter que le deuxième fils de cet homme fut lui aussi assassiné (moins atypiquement) lors d’une manifestation populaire contre le régime, à l’aube du Printemps arabe yéménite. L’armée du dictateur Saleh fit de lui un martyr en somme, parmi tant de martyrs, avec toute la charge mythique et émotionnelle que porte le mot «martyr» dans la culture arabo-musulmane. 
Notre Abraham d’alDâle' a ainsi perdu ses deux fils, «Isaac et Ismail», tous les deux rattrapés par les mythes ­­- certes anciens, mais toujours si vivants - dans une réalité plus tragique, plus accomplie…

Une autre analogie entre rêves et mythes vient de notre fascination et de notre émerveillement devant ces derniers, et de notre incapacité à les juger sévèrement comme on juge la réalité.
En effet, cet homme d’alDâle' a été emprisonné suite à l’assassinat de son fils. Mais, qui, parmi nous aujourd’hui, a le moindre écœurement devant le mythe d’Abraham/Ibrahim portant son couperet devant les yeux totalement effrayés et abasourdis de son fils (Isaac pour les uns, Ismaïl pour les autres. Qu’importe!)? Qui a le moindre regard critique permettant d’incriminer «le père du monothéisme» d’un acte barbare qui heureusement s’est avéré n’être qu’un canular?: Ce n’était qu’un jeu divin pour tester l’obéissance d’Abraham conformément au désir du Très-Haut. Il lui avait d’abord ordonné de sacrifier son fils bien-aimé, puis finalement de remplacer ce sacrifice humain, in extremis, par un mouton à rôtir dans le barbecue de l’Eternel…

2)    Mythes religieux et «formatage» de cerveaux
Avec quel baromètre peut-on mesurer la densité de la présence des mythes religieux et leurs influences sur la vie des gens?
C’est une question essentielle et très ardue. Cela revient à plonger dans nos cerveaux jusqu’à y lire leurs pages cachées: l’inconscient; à s’immiscer dans nos zones cérébrales pour comprendre comment les mythes les formatent et les façonnent par des normes et croyances définitives, qui peuvent guider notre manière d’agir. Et qui peuvent surtout nous amener à parfois commettre des actes d’une violence inouïe: «croisades», occupation de terres «attribuées par Dieu à Son peuple élu». Ou encore explosions terroristes par des kamikazes «islamistes» souriants avant leur mort, car heureux d’être à quelques minutes des 70 vierges quotidiennes (soit environ 20 minutes par vierge!) qui les attendent dans un paradis céleste de tous les plaisirs sensuels.
Mais, on peut probablement aborder cette question si complexe de la détection du formatage de cerveau par des procédés moins cérébraux et  surréalistes, en utilisant des «capteurs» infiniment plus simplifiés.
Pour ce faire, on peut s’inspirer d’une approche (1) originale proposée par le psychologue israélien Georges Tamarin qui a présenté devant un millier d’écoliers israéliens, âgés de 8 à 14 ans, quelques versets du Livre de Josué sur la conquête de Jéricho. Ces versets décrivent comment Josué et les Israélites avaient envahi Jéricho, égorgé ses hommes et femmes, vieillards et enfants, ânes, moutons et taureaux, avant de brûler la ville, après avoir pillé or et argent…
Il leur a ensuite posé la question suivante: «Josué et les Israélites ont-ils bien fait en agissant ainsi?».  66% ont répondu par l’affirmative approuvant totalement l’attitude de Josué et de son armée, et ce par des justifications de type: «Dieu a promis cette terre aux Israélites», «Dieu a ordonné Josué à faire ce qu’il a fait»…
Les arguments de ceux qui ont désavoué Josué n’étaient pas nécessairement plus nobles: «Josué a eu tort, car il aurait dû conserver les animaux pour nourrir les Israélites», «Les Arabes sont impurs, et qui pose le pied sur une terre impure devient impur et maudit»…
Puis, G. Tamarin a relu les mêmes versets devant quelques centaines d’autres enfants israéliens du même âge, en remplaçant le nom de Josué par le «général Lin», et la ville de Jéricho par «un royaume chinois d’il y a 3000 ans», et en posant la question analogue: «Le général Lin et son armée ont-ils bien fait en agissant de la sorte?». Les réponses étaient bien différentes: seuls 7% ont approuvé cette attitude!
Inutile de dire ici que si on appliquait cette même approche (méthodique et ingénieuse) devant des enfants endoctrinés par des obscurantistes islamiques ou chrétiens, les résultats seraient très semblables…

On peut aussi procéder différemment pour ausculter les impacts des mythes sur les goûts et les choix sociétaux les plus anodins:
En notant le rôle de premier plan joué par le prophète Abraham dans l’Islam, où il est qualifié de «khalil Allah» (l’ami intime de Dieu) et de «fondateur de la Kaaba» (dépassant son rôle dans la Torah et la Bible), et en observant que le nom Ibrahim apparait 23 fois dans le Coran, alors que les noms des deux autres grands prophètes, Moïse/Moussa et Jésus/Issa, y sont respectivement mentionnés 21 et 20 fois, on peut par exemple s’interroger sur la distribution de ces 3 noms hébraïques parmi les noms que les gens donnent à leurs enfants dans le monde de la langue arabe.
En effet, si on compte le nombre d’occurrences de ces noms recensés sur Internet, parmi un nombre important de fichiers et des bases de données contenant de nombreux prénoms arabes, on constate la supériorité numérique des Ibrahim, suivi des Moussa qui dépassent légèrement les Issa!... Comme si les mythes distribuent leurs goûts aux individus, dictent les lois de probabilités de ces distributions, et fixent ainsi les détails millimétriques des choix les plus anodins!…

3)    Le duel Mythe religieux - Science, ici et ailleurs
Si la genèse des mythes religieux remonte aux premiers jours de l’homme moderne (homo sapiens) avant d’être institutionnalisée par le pouvoir religieux, l’histoire de la volonté de l’émancipation des mythes commence bien plus tardivement.
En Europe, ce processus a réellement démarré au 17ème siècle, avec le développement de la science moderne, puis la philosophie des Lumières. Elle a mobilisé un grand nombre d’intellectuels et d’hommes de progrès voulant opposer à l’autorité du mythe la liberté d’y croire ou non. Les mythes sont ainsi devenus des faits hypothétiques à prouver ou à infirmer par des méthodes scientifiques. Grâce à ces rigoureuses méthodes, ils sont souvent apparus comme des histoires fabriquées par des hommes et transformées de génération en génération…

En France, l’autonomie à l’égard du pouvoir religieux a été progressivement acquise, jusqu’à l’instauration de la laïcité (qui peut être vue comme un nouveau pacte social qui sépare les pouvoirs scientifique, religieux, politique et financier, sous le contrôle de l’état de droit) dont l’illustration la plus lumineuse est la loi de 1905 qui stipule, entre autres, que l’école laïque ne reconnaît aucune religion!...

La dualité Mythe religieux - Science dans le monde arabo-musulman n’est pas une transposition linéaire de celle de l’Europe: elle était trop en avance durant «les siècles des Lumières» de l’Empire arabo-musulman (comme Régis Depray les appelle) qui se situaient à la fin du premier millénaire et au début du deuxième. Mais elle est surtout trop en retard aujourd’hui, car  paralysée et étouffée par la dominance écrasante du mythe religieux, tout au long des siècles qui ont succédé aux Lumières arabes, et qu’on appelle «le Temps de la Décadence»:
En effet, un courant philosophique rationnel a vu le jour dès le 9ème siècle, infirmant des mythes et textes religieux fondateurs, et prônant leur lecture critique ou métaphorique.
Il suffit de citer ici, à titre d’exemple, le grand poète et philosophe arabe, Maarrî, dont l’œuvre philosophique et littéraire peut être vue comme un projet complet, lumineux et très avant-gardiste, que l’on peut intituler selon sa propre formule: «La imam siwa alaakhl »: «Il n’est pas d’Imam autre que la Raison». Et dont beaucoup de vers considéraient le «discours des Messagers de Dieux comme un mensonge, une absurdité» selon ses termes (2):
Les humains sont de deux espèces:
L’homme de raison qui délaisse
Toute forme de confession
Et l’esprit religieux qui laisse
Derrière lui toute raison.

Mais plusieurs siècles de Décadence ont suivi, durant lesquels les sociétés de la langue arabe ont vécu et vivent encore sous le contrôle de régimes autocratiques et autoritaires, enfonçant ces sociétés dans une sorte de «point fixe» civilisationnel, où tout paraît (ou peut-être: paraissait jusqu’à ce Printemps arabe) sans issue!...
Préceptes religieux, répression sans limite, éducation paralysante très réussie: telles sont les trois variables essentielles d’une formule politico-culturelle, bien mégotée tout au long des siècles de la Décadence, qui a permis de préserver ce fabuleux «point fixe» arabe.

Une éducation arriérée est surtout là, avec un succès inégalé, pour assurer l’étouffement de l’esprit critique des enfants dès le plus jeune âge, pour étrangler le moindre questionnement (considéré comme dissimulation et hypocrisie), pour triturer le goût du doute (considéré comme germe satanique), pour aduler la culture du «oui» et de la soumission, et maudire la culture du «non» et du refus… et pour créer ainsi les fondements culturels et doctrinaires visant à laisser les gens accepter leur condition de soumis, la désirer volontiers, et la considérer, avec conviction, comme exemplaire…

Il est évident que dans ce contexte éducatif, l’enseignement de la science ressemble, en quelque sorte, à une danseuse du ventre au cabaret des oulémas.

Cette éducation pose au moins deux problèmes majeurs:
1) Elle assure, bien entendu, l’incapacité de s’intégrer à l’esprit créatif et innovant du monde moderne, basé, depuis le 17ème siècle, sur le raisonnement critique et le démantèlement de nos intuitions et croyances primitives (de l’assertion de Galilée: «Et pourtant, elle tourne!», jusqu’à la fin de nos certitudes sur l’impossibilité de dépasser la vitesse de la lumière, en passant par la théorie de l’évolution qui a totalement pulvérisé nos croyances sur l’origine de l’homme, la non-staticité de notre univers en perpétuelle extension depuis le big-bang, le concept du temps relatif, l’impossibilité de connaître spontanément la position et la vitesse des particules quantiques, et les problèmes mathématiques indécidables…)

2) Cette éducation préserve intentionnellement la confusion entre réalité et mythes religieux. Elle exige de lire ceux-ci littéralement, avec toutes les conséquences, parfois néfastes, qui en résultent.
Prenons, comme exemple applicatif, le mythe biblique du roi Salomon et de la reine de Saba, qui, comme le mythe d’Abraham, a pris une dimension plus importante dans le Coran que dans sa version biblique originelle.
Notons d’abord que le Salomon de la tradition islamique n’est pas seulement un roi, mais aussi un prophète, fusionnant ainsi, plus étroitement, politique et religion. Il est aussi plus puissant et extravagant que le Salomon biblique, à l’instar d’Allah Lui-même qui est manifestement plus puissant que le Dieu biblique: Il ne se repose pas au 7ème jour de la Création, Il ne connaît ni fatigue ni sommeil… (Tout se passe ici comme si les mythes subissent eux-aussi un processus d’évolution Darwinienne, et une sélection naturelle qui les disposent, au fil du temps, à être plus adaptés à survivre et à dominer…)

Rappelons brièvement la version coranique du mythe (3):
Un beau jour, le roi Salomon observe la longue absence de sa huppe. Il dit: «Si elle ne justifie pas cette absence, je la tuerai, ou je la torturerai violement!». (Ca ne manque pas de sadisme, voire de psychopathie!…)
La huppe revient. Elle informe le roi des raisons de son absence: sa découverte d’un royaume lointain et merveilleux, Saba, dirigé par une reine sublime. Le roi envoie avec sa huppe un message exigeant la soumission totale du royaume et de sa reine.
Celle-ci consulte son entourage. Les avis sont unanimes: «Nous sommes très puissants, et allons nous défendre… Mais la décision revient à votre majesté!». Elle leur répond: «Non, il faut nous soumettre! Car les conquêtes des rois sont destructrices, humiliantes». (Une grande leçon de renoncement et de résignation. D’autoritarisme absolu aussi!).
Elle décide alors d’aller à la tête d’une parade caravanière, munie d’un cortège extraordinaire de cadeaux merveilleux, pour se soumettre au roi, et lui donner son fameux corps, si parfumé!… (Une lâcheté légendaire!).

La huppe informe le roi de la suite des événements. Celui-ci cherche à épater d’abord sa fameuse visiteuse, mais aussi à clarifier une certaine hypothèse de commérage (murmurée ici ou là) sur la nature non humaine des chevilles de la reine!…
Il demande alors à deux génies prisonniers (car le roi connaissait les langues de génies, autant que ceux des huppes et des fourmis, et peut-être même ceux des cailloux!): «Qui peut m’amener le palais de cette reine, et l’implanter ici, devant moi, avant qu’elle n’arrive?».
«Moi, je le peux avant que tu puisses te lever de ton trône!», réplique le premier génie. (Soit environ au bout d’une seconde!)… «Non!», répond le roi. (C’est trop lent à son goût)!...
«Moi, je le peux avant que tu puisses lever ton cil», répond le deuxième génie, qui connaissait «la Science du Livre»…  (Soit au bout d’une fraction infime d’une seconde!). Il gagne alors la compétition. Le palais géant est devant le roi en un coup d’éclair, ou plus rapidement encore!...

On peut noter au passage que la traversée du palais (du royaume du Saba vers Jérusalem) avec cette vitesse lumineuse, l’aurait transformé en pure énergie, selon la fameuse loi d’Einstein.
Mais il semble ici que ce génie, versé dans la Science du Livre, a réussi aussi (si la théorie d’Einstein est correcte, ce qui est le cas) à capturer et à ramasser le palais, sous forme d’énergie, et à le reconstruire de nouveau sous sa forme matérialiste originelle, durant cette fameuse fraction de seconde… (Seule la physique de la Science du Livre peut en expliquer les lois de transformations, et en préciser les formules!).

Arrêtons-nous là, sans détailler la ruse de Salomon qui demanda à déployer une couche de cristal transparent couvrant un ruisselet, à l’entrée du palais (pour que la reine dévoile ses chevilles chimériques suspectées, lorsqu’elle rentre dans son palais), et le magnifique dialogue qui suivit l’arrivée de la reine devant cet étrange palais qui lui rappelle quelque chose… Et surtout, la suite de l’histoire…

Si ce merveilleux mythe a toujours exalté les générations par sa trame enivrante d’une magie indescriptible, et par certains de ses passages d’une extrême beauté romanesque, il restera toujours un sommet de l’absurdité. D’une morale abominable. Il est aussi une célébration maximale de l’anti-laïcité symbolisée par un pouvoir à la fois religieux, politique, et «scientifique» comme celui du roi Salomon…
Est-il anodin, à ce propos, que le mot arabe oulémas signifie, au même temps, érudits religieux et savants scientifiques?
Un homme qui doit croire à la véracité de ce mythe (après un cours scolaire, par exemple) peut-il infirmer ou douter de n’importe quelle absurdité de ce bas monde? Peut-il avoir l’esprit réellement scientifique, voire légèrement rationnel?...

Mais, comment, malgré tout, ne pas être séduit par ce merveilleux mythe qui nous empêche d’être «condamnés à mourir de froid»?
La réponse est probablement dans une lecture, à deux niveaux, qui respecte les domaines de compétences, intrinsèquement disjoints, des deux pôles du binôme Mythe religieux - Science: lire «l’origine des espèces» comme une œuvre littéraire est aussi inapproprié que lire les Livres de Ciels comme des cours de sciences naturelles…
Ceci nous amène verticalement vers l’autre mot-clé de cette journée d’étude: laïcité…

4)    Le Printemps arabe, ou la mort du «point fixe»?
Le «point fixe» civilisationnel, décrit ci-dessus, semble être court-circuité par ce «Printemps arabe» qui s’est embrasé il y a plus d’un an, et dont l’étincelle fut un jeune tunisien qui s’immola à Sidi Bouzaid: Mohamed Bouazizi.
Nous sommes ainsi bien loin du mythe d’Abraham: l’offrande, Bouazizi, est le maître de son sort, un anti-mouton par excellence. L’absence du père ou du patriarche est ici totale. Pas d’ordre ni intervention divins non plus.
Les deux slogans de base de ce Printemps, «Le peuple veut la chute du régime» et «Dégage!», sont à l’image de cette étincelle: en rupture totale avec la tradition séculaire de ces peuples qui ont longtemps appris que «l’obéissance à wali alamr (le gouverneur) fait partie de l’obéissance à Dieu», comme le dit un certain hadith.

Une raison majeure du déclanchement du Printemps réside sans doute dans les nouveaux outils de la modernité, et notamment leurs fenêtre ouverte sur la planète: Internet, grâce auxquels la nouvelle génération s’échappait de la sphère close et opaque de son «point fixe» civilisationnel, et interagissait avec le monde contemporain et ses riches ressources culturelles et organisationnelles.

Aujourd’hui, nous ne sommes qu’au début du processus de ce Printemps qui a démarré il y a plus de quinze mois. Mais un acquis historique est là, devant nos yeux, inimaginable il y a peu de temps: l’écroulement du mur de la peur dans les âmes de ces jeunes arabes assoiffés de liberté et de dignité, prêts à mourir, très nombreux chaque jour, pour les arracher des régimes les plus despotiques du monde.

Si le noyau qui a lancé ce Printemps est constitué de jeunes gens nourris d’Internet et de nouvelles technologies, les forces qui se sont emparées de la part du lion des premières élections libres sont souvent des conservateurs religieux, et parfois même des salafistes qui peuvent entraver ce processus, voire l’empêcher d’avancer vers son objectif déclaré (et assez ambiguë): «l’état à caractère civil». (4)

En effet, ces forces salafistes qui savent bien répéter que les «oulémas sont les héritiers des prophètes», selon un certain hadith, sont très organisées et proches de la population, depuis de longues décennies. Elles étaient souvent liées aux régimes politiques en place. Elles sont très soutenues par le pétrodollar. Leurs succès électoral paraissaient assez évidents…
Elles s’activent partout aujourd’hui pour fixer le sens du futur postrévolutionnaire. Elles n’hésitent pas d’envahir les réseaux sociaux (Facebook) qui furent à la base du déclenchement du Printemps arabe, et de s’infiltrer dans ses «groupes ouverts» très fréquentés. Elles lancent parfois des fatwas d’hérésie contre des jeunes révolutionnaires, pour «rectifier le tir» de l’évolution de ce Printemps, et étouffer la formidable liberté d’expression qui s’en est ardemment émergée.
La sharia et l’éducation sont les deux tours de contrôle à partir desquelles ces salafistes semblent vouloir aiguillonner l’essentiel des états postrévolutionnaires.
En effet, «garder à la sharia le rôle d’arbitre et le mot de la fin» est leur pierre angulaire, et leur principal slogan ces jours-ci. Ils s’agitent pour l’incruster dans les gènes de l’«état à caractère civil».
De plus, «celui qui contrôle l’éducation contrôle l’avenir», comme ils le savent mieux que quiconque. Pour eux, la séparation entre la religion et la science est une zone rouge, strictement interdite.
En résumé, leur objectif essentiel est d’empêcher l’évolution vers la laïcité, leur ennemie absolue.

Parallèlement, le mot «laïcité» n’a jamais été arboré dans le monde arabe autant qu’aujourd’hui. Même si les salafistes ont réussi à le diaboliser (en le confondant avec l’athéisme et l’anti-religion) (5), il s’impose fortement aujourd’hui dans le débat public.
Sa projection éducative (la séparation entre science et religion) devient plus urgente que jamais (6).

Personne ne connaît l’allure de la suite des événements de ce Printemps arabe. Si ses mots d’ordre actuels sont «liberté» et «dignité», les étapes ultérieures pourraient bien avoir pour maîtres-mots: «Printemps de l’éducation» et «laïcité»…
Car, comme dit Sartre, «Quand une fois la liberté a explosé dans une âme d'homme, les dieux ne peuvent plus rien contre cet homme-là»…

Bibliographie
1)    John Hartung, Skeptic, Vol. 3, No. 4, 1995.
2)    Les Impératifs, poèmes de l’ascèse. Edition bilingue. Ma’arrî. Traduits et commentés par H. H. Vuong, et P. Mégarbané. Ed. Sindbad, 2009.
3)    Le Coran, Sourate 27, An Naml (Les Fourmis).
4)    Quelle est la différence entre l’état laïque, et «l’état à caractère civil»?, Habib Abdulrab, Journal alQuods, Londres, 30/9/2011. (En arabe).
5)    La laïcité et les quatre duperies des salafaistes, Habib Abdulrab, Journal alQuods, Londres, 7/11/2011. (En arabe).

6)    Séparons la religion et l’éducation de l’état à caractère civil, Habib Abdulrab, Journal alQuods, Londres, 17/5/2011. (En arabe).

(*) Professeur des universités, INSA de Rouen



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